Que signifient vraiment les motifs géométriques sur les sacs wayuu ?
Sur Instagram, dans les boutiques de mode ou sur les marchés touristiques de Bogota, difficile de manquer les sacs mochila wayuu et leurs motifs géométriques colorés. Devenu un incontournable du style bohème dans le monde entier, cet accessoire cache pourtant bien plus qu'un simple jeu de couleurs et de formes. Derrière chaque motif se trouve un langage précis, transmis depuis des générations par les femmes wayuu. Voici ce que racontent vraiment ces dessins.
Qui sont les Wayuu, et pourquoi tissent-ils ces motifs ?
Les Wayuu forment la plus grande communauté indigène de Colombie, installée sur la péninsule désertique de La Guajira, à cheval entre la Colombie et le Venezuela. Dans cette région aride où l'élevage et la pêche restent les principales ressources, le tissage occupe une place centrale : c'est à la fois un savoir-faire économique et un pilier identitaire.
Chez les Wayuu, tisser est une affaire de femmes. La technique se transmet de mère en fille depuis l'enfance, et son apprentissage marque une étape symbolique forte. À la puberté, les jeunes filles wayuu vivent une période d'isolement appelée encierro, pendant laquelle elles sont initiées au tissage par leur mère et les femmes de leur famille.
Le kanaas, un langage tissé plus qu'un simple motif
Les motifs géométriques que l'on retrouve sur les mochilas portent un nom : les kanaas. Ce terme désigne littéralement l'art de dessiner en tissant. On en dénombre plus d'une centaine, chacun renvoyant à un élément précis de l'environnement, des rêves ou du quotidien des Wayuu.
Selon la légende, c'est une araignée nommée Wale'kerü qui aurait enseigné l'art du tissage à une jeune femme wayuu, en lui transmettant les formes qu'elle voyait en songe. Depuis, chaque kanaas continue de puiser son inspiration dans le monde naturel : un animal, un objet du foyer, un phénomène céleste. La fidélité au réel n'est pas l'objectif : ce qui compte, c'est ce que le motif évoque, pas ce qu'il représente à l'identique.
Quelques motifs emblématiques et leur signification
Impossible de dresser une liste exhaustive tant le répertoire des kanaas est riche, mais certains motifs reviennent plus fréquemment que d'autres sur les mochilas.
Le motif Jalianaya
Considéré comme le kanaas originel, le Jalianaya est souvent présenté comme la matrice dont s’inspirent une grande partie des autres motifs. Sa présence sur un sac renvoie directement aux fondations mêmes de cet art du tissage.
Le motif Iwouya
En forme d'étoile, l'Iwouya annonce traditionnellement l'arrivée des pluies. Dans une région aussi aride que La Guajira, ce motif illustre bien le lien étroit entre le tissage wayuu et l'observation du ciel et des saisons.
Le motif Kalepsü
Ce motif reproduit la forme d'un crochet en bois traditionnellement utilisé pour suspendre des objets au plafond du foyer wayuu. Il ancre le tissage dans l'univers domestique, celui de la maison et des gestes du quotidien.
Le motif Siwottouya
Ce kanaas représente l'empreinte laissée par le sabot d'un cheval, un animal central dans la vie quotidienne des Wayuu, notamment pour les déplacements sur ce vaste territoire désertique.
Le motif Antajirasu
Ce motif évoque tout ce qui se croise ou s'entrecoupe. Il est souvent interprété comme une représentation de chemins qui se rencontrent, une image qui peut évoquer les liens familiaux ou les destins qui se croisent.
Pourquoi ces motifs ne sont jamais choisis au hasard ?
Chez les Wayuu, une mochila n'est jamais une simple accumulation de motifs esthétiques. La composition d'un sac reflète les pensées, les rêves et parfois l'histoire personnelle de la tisseuse qui l'a créé. Le choix et l'agencement des kanaas deviennent alors une forme d'expression individuelle, presque une signature.
Le sac lui-même est pensé comme un corps vivant. Sa forme arrondie évoque le ventre maternel, sa base représente le nombril, le corps du sac symbolise la femme qui l'a tissé, et les anses figurent ses bras et ses jambes. La base est presque toujours ornée d'une spirale, symbole de la création de la vie et du cosmos dans la cosmologie wayuu.
Ce langage riche reste toutefois fragile. Sous l'effet de la commercialisation et de l'éloignement progressif des jeunes générations avec ces traditions, un nombre croissant de tisseuses ne connaît plus toujours la signification exacte des motifs qu'elles reproduisent. D'où l'importance, pour les chercheurs comme pour les artisanes elles-mêmes, de documenter et de préserver ce savoir avant qu'il ne se dilue davantage.
De l'artisanat traditionnel à la popularité mondiale
Longtemps réservée à un usage local, la mochila wayuu a progressivement dépassé les frontières de La Guajira pour devenir un accessoire de mode reconnu bien au-delà de la Colombie. Cette notoriété a eu un effet économique réel : la vente de mochilas constitue aujourd'hui une source de revenus importante pour de nombreuses familles wayuu, en particulier pour les femmes qui en sont les tisseuses.
Cette popularité a toutefois un revers. La demande croissante a favorisé l'apparition d'imitations produites en dehors des communautés indigènes, souvent vendues à des prix bien plus bas, ce qui fragilise à la fois les revenus des artisanes wayuu et la reconnaissance de leur savoir-faire. Reconnaître une pièce authentique demande un minimum d'attention : temps de fabrication, irrégularités propres au fait main, et surtout, lien direct avec la communauté qui l'a produite.
Chez Quingo, nous ne travaillons pas avec des artisanes wayuu et ne proposons donc pas de mochilas à proprement parler. Mais cette même exigence de relation directe avec les artisans colombiens, et ce même respect pour un savoir-faire transmis avec soin, guide la façon dont nous concevons nos propres pièces, tissées et travaillées en cuir.